La vie d’un collectif est loin d’être un long fleuve tranquille. Dès qu’on se met à faire des choses ensemble, surviennent potentiellement des écarts de points de vue, des envies divergentes, des frustrations, des rythmes différents, des conflits de valeurs, des degrés variables d’engagement ou de fiabilité, etc.
Ces situations peuvent générer des émotions puissantes en nous, qui sont des messages, précieux pour soi et/ou pour le groupe. On ne traitera pas ici du sujet de la gestion de conflits/tensions même si c’est un aspect hyper important. Un collectif avec un haut degré de maturité et une bonne qualité de coopération n’évite pas le conflit, il va au contraire volontairement au contact des non-dits et des points de vue potentiellement conflictuels, à l’aide de processus adaptés, car il sait que le collectif et le projet sortiront grandis et bonifiés du traitement de ces crispations ou désaccords ponctuels.
L’article du jour se concentre plutôt sur ce que ces émotions font chez nous et les options qui existent pour pratiquer une régulation émotionnelle. Entre ruminations, pensées en boucle, mal au ventre, fuite, fermeture, appréhension, … les émotions nous touchent, parfois même physiquement et prennent parfois toute la place.
Lorsque surviennent des émotions fortes de type colère, tristesse ou peur, plusieurs modes de gestion peuvent entrer en action, de façon inconsciente ou volontaire pour s’apaiser. En voici 3, que j’ai personnellement expérimentés dans ma vie et pour lesquels j’ai l’élan de partager ici ma vision d’aujourd’hui. Je précise que je chemine encore et encore, avec des réussites et aussi des échecs. La route est encore longue ! Mon partage se veut humble, de celle qui n’est pas spécialiste, juste en train d’expérimenter et s’interroger sur les différentes approches.
Premier mode de gestion : fermeture à ce qui se passe en soi, déconnexion et négation de ses émotions
J’ai grandi dans un environnement familial et avec un cursus scolaire où on ne nommait jamais les émotions : je n’ai jamais appris à regarder à l’intérieur de moi, à m’observer être en colère, être joyeuse ou à me voir avoir peur.
Pendant des années j’ai vécu les émotions des autres et les miennes de façon intense, complètement prise dedans : “j’étais colère”, “j’étais tristesse”, “j’étais joie” sans jamais y mettre de mots, juste en me prenant de plein fouet la violence de l’intensité de la chose.
Lorsqu’il s’agit de joie c’est agréable mais se prendre la colère, la peur, la détresse de soi ou des autres et la vivre intensément c’est très dur, très violent, et je me suis progressivement construit une carapace, j’ai mis un couvercle et suis devenue en apparence forte et résistante.
Mon avis sur ce mode : il s’agit d’un mode de survie, minimaliste, qui protège sur l’instant mais qui conduit à entasser en soi peines, rancœurs, peurs, colères, mal-être et ne contribue pas à faire évoluer favorablement et sainement les situations. Pour s’apaiser on met des œillères, on refuse d’écouter ou de voir, on sort faire un tour pour se changer les idées, on déménage, on se sépare, on rumine dans son coin, ou plus simplement on met ça de côté et on passe à autre chose. Ce faisant on passe à côté du message qui était pourtant à portée de main.
Deuxième mode de gestion : connexion à ses ressentis, ses émotions, analyse de ce qu’il se passe en soi, des besoins non nourris et/ou des conflits intérieurs
Au bout de nombreuses années j’ai eu l’immense chance de découvrir le monde des émotions, de me former et de pratiquer des techniques pour savoir nommer les émotions, les reconnaître, les écouter, les exprimer. Je choisis de ne pas trop m’étendre sur ce mode dans cet article mais il faut quand même que j’en dise un mot, car c’est véritablement un nouvel univers qui s’ouvre quand on commence à avoir de la compréhension sur ce qu’il se passe en soi. Je vous partage ici deux méthodes, mes deux pépites découvertes au fil des années, décrites en quelques mots, terriblement insuffisants pour les représenter. Je vous laisse creuser les sujets si ça vous intéresse.
Communication non violente (CNV) : connexion à ses ressentis, à son corps, écoute empathique, auto-empathie, connexion à ses émotions, ses besoins, identification de ce qui est vivant en soi, des besoins non nourris, identification de stratégies variées pour nourrir ce qui en a besoin.
Internal Family System : écoute des différentes parts de soi, identification des rôles et intentions qui sont à l’oeuvre et reconnaissance de leur contribution, résolution de conflits intérieurs.
Mon avis sur ce mode : la capacité à être en connexion à soi et à mettre de la lumière sur ce qui est là est vraiment une source de grande satisfaction et de sérénité : seul ou avec de l’appui, cela amène dans de très nombreuses situations un espace d’accueil, d’écoute, du lien à soi et aux autres, de l’apaisement, énormément de clarté et cela contribue à la mise en action. Souvent, cela suffit et à force ça peut même devenir automatique et naturel de le faire au quotidien. Par contre pour certains sujets, ces techniques ne m’ont pas permis de véritablement m’apaiser, voire ont pu conduire à renforcer mon rapport à la situation, en me révélant un besoin non nourri dans une relation par exemple, un besoin précieux pour moi. Le principal reproche que je peux faire à ces approches, dans la façon dont je les ai expérimentées en tous cas, c’est d’avoir créée une forme de caisse de résonnance et donné de l’espace à ce qui se passait en moi, mais sans suffisamment me pousser véritablement à reconsidérer la situation sous un autre angle ni à requestionner mes croyances.
Troisième mode de gestion : réévaluation cognitive, questionnement des pensées stressantes
C’est là qu’intervient le troisième mode de gestion que j’ai pu découvrir et expérimenter dans mon cheminement personnel. Il s’agit du principe de réévaluation cognitive. C’est à dire la capacité à prendre de la hauteur sur une situation, à changer sa façon de la percevoir avec in fine un changement de la réponse émotionnelle associée.
Dit plus simplement, plutôt que de se laisser emporter dans sa réaction émotionnelle naturelle et de l’analyser pour la comprendre et l’accueillir comme le proposait le mode précédent, on va dans ce cas plutôt concentrer son attention sur la pensée qui génère notre émotion. On va avoir de la curiosité à explorer cette pensée sous d’autres angles. Il ne s’agit pas de chercher à voir le verre à moitié plein, ni de se mentir à soi-même. L’objectif est plutôt d’élargir sa focale pour envisager la situation sous un angle plus complet, plus juste, plus nuancé.
Il est compliqué de bien décrire le principe de cette technique car elle repose sur la réévaluation de son rapport au monde.
Le postulat de départ le plus important est que ce n’est pas la situation qui nous cause l’émotion, c’est la pensée que l’on a, le jugement que l’on se fait de cette situation. C’est déroutant au départ mais on prend vite le pli.
Si par exemple je vois du bazar dans le salon et que je pense “Purée, il aurait dû ranger avant de partir”, (oui oui j’utilise le mot purée dans ma vie), ce n’est pas le bazar en lui-même qui me cause de l’agacement, c’est la pensée que j’ai “il aurait dû ranger avant de partir”.
Ce pas de côté vis-à-vis de ses pensées est un des fondements du stoïcisme et Marc Aurèle l’avait déjà formulé ainsi en 180 ap. J-C dans Pensées pour moi-même. « Si quelque chose d'extérieur te cause de la peine, ce n'est pas cette chose qui te trouble, mais le jugement que tu portes sur elle. ».
Dit comme cela on pourrait croire que ce mode de gestion conduit à tout tolérer, à ne plus rien prendre “sérieusement”, à avoir une forme d’acceptation naïve et béate de tout ce qui se passe autour de soi mais en réalité ce n’est pas du tout le cas, ça permet plutôt de faire baisser le niveau émotionnel et parfois c’est vrai que ça suffit, mais ça permet surtout d’avoir une vision plus juste de la situation pour raisonner et poser les actions adaptées.
Mon avis sur ce mode : en pratiquant ces questionnements, notamment avec la technique de Byron Katie décrite ci-après, j’ai touché de façon rapide et complètement autonome des espaces de sérénité et d’apaisement jamais vécus auparavant, pour des situations qui avaient tendance à me faire ruminer, à me ronger, à générer de la peur ou de la colère dès qu’elles se produisaient ou simplement dès que j’y repensais. Pour pratiquer il faut être en mesure de se connecter à ce qu’il se passe en soi donc les apports de la CNV sont précieux, et en même temps je trouve cette approche plus interventionniste, plus challengeante et du coup à mon sens plus efficace pour s’apaiser durablement dans certaines situations. Il reste des situations ou des croyances que j’ai qui “résistent au process” et qui nécessitent que je refasse la méthode plusieurs fois ou que je me fasse accompagner par un tiers, mais c’est rare.
“Le Travail”, “The Work” de Byron Katie
Byron Kathleen Mitchell, mieux connue sous le nom Byron Katie, a 83 ans, c’est une auteure et conférencière américaine qui enseigne depuis les années 90 une méthode d'auto-questionnement connue sous le nom « The Work », « Le Travail ».
Cette méthode est très simple et peut être réalisée en autonomie avec une simple feuille de papier.
C’est une technique en quelques étapes, qui permet d'identifier et d'interroger les pensées stressantes qui causent notre souffrance. Elle se compose de quatre questions et de retournements, qui permettent d’explorer de nouvelles facettes de sa pensée. Les quatre questions posées à propos de la pensée stressante sont : 1 ) Est-ce vrai ?, 2 ) Pouvez-vous absolument savoir que c'est vrai ?, 3 ) Comment réagissez-vous, que se passe-t-il, quand vous croyez cette pensée ?, et 4 ) Qui seriez-vous sans cette pensée ?
Les retournements consistent à modifier la phrase de départ pour la retourner vers soi, vers l’autre, vers son contraire, et à chaque fois de trouver au moins trois exemples précis, authentiques, de la façon dont le retournement est vrai pour soi dans cette situation. Les livres et vidéos sont très riches d’exemples concrets et de situations réelles qui permettent d’apprendre à pratiquer.
Exemple : “il aurait dû ranger avant de partir” devient en retournements :
- “j’aurais dû ranger avant de partir” : je vais alors par exemple me souvenir de moments où moi aussi je suis partie sans ranger quelque chose 🫣
- “il n’aurait pas dû ranger avant de partir” : par exemple vais me rendre compte qu’en le faisant il se serait mis en retard or sa ponctualité à notre rdv était également importante pour moi
- “il a rangé avant de partir” : ce retournement va me permettre de chercher ce qui a été rangé, soit physiquement soit par exemple mentalement, il a pu faire du tri dans ses idées, ses priorités, etc
C’est toujours pour moi une vraie surprise et même parfois un réel amusement de voir ce qui ressort des retournements. Il faut le voir et surtout le vivre pour le croire, cette petite technique toute simple en apparence a des effets puissants.
La méthode s’accompagne en outre pour ceux qui veulent creuser, d’une philosophie globale très riche et passionnante, sur la vie, la mort, les relations, la maladie, les événements du monde, etc
Ressources pour commencer à découvrir et à pratiquer
Voilà, on arrive au bout de mon partage, il me reste à vous conseiller quelques ressources (livres, sites, podcast etc) sur ce sujet, preneuse de vos retours et partages dans le domaine !
Livres
Podcast - webinaires
Sites internet
Ecrit par Perrine B